Brève histoire et évolution de la notion d’insécurité linguistique

Première conceptualisation de l’insécurité linguistique en situations de francophonies et un des premiers ouvrages de sociolinguistique en France[1], Les Français devant la norme. Contribution à une étude de la norme du français parlé de Gueunier, Genouvrier et Khomsi (1978) avait pour projet de réfléchir aux « réalisations » et « attitudes de divers Français de milieu urbain par rapport à l'usage oral de leur langue maternelle et à la norme linguistique dans ses diverses manifestations » (1978 : 7). L’équipe des enquêteurs tourangeaux y a exploité les ressources de la sociolinguistique variationnelle (Labov, 1976) pour conclure que dans les contextes d’usage de langues minorées (Lille, Limoges, Saint-Denis de la Réunion), le sentiment d’insécurité linguistique est souvent plus approfondi que dans les régions où la forme valorisée est plus présente (Tours).

A partir de ce travail fondateur qui a situé la conceptualisation de l’IL dans un cadre diglossique, d’autres développements ont émergé pendant les années 1980-2010. Ils en ont approfondi divers aspects, dans le droit-fil de Labov, en ce qu’ils ont tous privilégié, selon différentes modalités, une approche prioritairement empirique visant à révéler les comportements et les pratiques des locuteurs. Bourdieu (1987) a analysé l’IL – sans la nommer - sous l’angle des rapports de classe, et Francard (1993) l’a appréhendée à partir de la sujétion linguistique. Canut (1996), quant à elle, a fondé l’IL sur les activités / productions « épilinguistiques » du locuteur. Calvet (1999) a surtout souligné l’investissement du chercheur dans l’interprétation de l’IL. Bretegnier (1999, 2002) en a effectué une théorisation sous l’angle des interactions ; elle parvient ainsi à rendre lisibles différents changements de l’IL, dans les usages des personnes notamment. D’autres travaux, comme ceux de Boudart (2013), Roussi (2009), etc., peuvent aussi être cités, dans lesquels l’IL est majoritairement considérée comme un sentiment et un malaise, mais auquel on ne peut accéder qu’en cherchant à en déceler les traces et signes, de préférence objectivables.

Le colloque de Tours en 2000 (voir les actes dans Castellotti et Robillard, éds., 2002-2003), qui s’inscrivait déjà dans une revivification et un approfondissement de cette réflexion entamée avec Gueunier, Genouvrier et Khomsi (1978), a élargi le questionnement à la problématique des contacts de langues et de la variation linguistique en France, en insistant sur l’idée que le français, comme toutes les langues, repose sur une dynamique qui articule instabilité, imprévisibilité. C’est plus récemment, dans l’idée de problématiser autrement cette notion, que la journée d’études Tours Qualitatifs 2017 a été orientée vers les rapports insécurité – sécurité linguistique (désormais I/SL), sens et francophonies, ce qui a permis de mettre en évidence le fait que ce phénomène n’est pas fondé uniquement sur des mécanismes langagiers réguliers et prédictibles, ni même perceptibles ; mais qu’il porte également sur des dimensions inexprimées, comme par exemple le silence de la non prise de parole qui est un des signes fréquents (et paradoxaux) de l’I/SL . Cette nouvelle orientation suggère la nécessité d’une problématisation de l’I/SL dans des termes qui, tout en se fondant certes aussi sur des signes, en légitiment des interprétations moins mécaniques liées centralement à des signes. C’est ainsi que des démarches prenant en compte l’histoire sociale ou socio-biographique des intéressés et des chercheurs, et l’élargissement vers des d’autres disciplines susceptibles d’étayer des travaux de recherche (histoire, littérature, anthropologie…) semblent constituer une voie à parcourir.



[1] Cet ouvrage intervient après deux ouvrages marquants dans l’histoire de la sociolinguistique en France et en français : 1) Marcellesi, J.-B., Gardin, B., 1974, Introduction à la sociolinguistique : la linguistique sociale, Paris, Larousse et 2) L.-J. Calvet, 1974, Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, Paris, Payot.

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